Des industriels de l’électronique ont tenté de faire tomber le brevet d’un homme qui n’avait aucun diplôme d’ingénieur. Ils n’y sont pas parvenus. Roland Moreno, bachelier devenu autodidacte, avait déposé le 25 mars 1974 à l’INPI le premier brevet de carte à puce à mémoire. L’invention aura rapporté à sa société Innovatron l’équivalent de 150 millions d’euros de redevances.
Né au Caire le 11 juin 1945, mort à Paris le 29 avril 2012, Moreno n’a jamais suivi le parcours attendu d’un inventeur industriel. Bachelier scientifique, il abandonne les études après une année à la Sorbonne et enchaîne les petits métiers : balayeur, charcutier, garçon de courses, secrétaire de rédaction. En mars 1972, il crée Innovatron sous forme d’association, qu’il transforme en société anonyme dès le mois de juillet suivant, pour vendre des idées. L’entreprise n’a ni usine ni produit. Elle a des titres.
Le dépôt du 25 mars 1974 ne décrit d’ailleurs pas une carte, mais une bague à mémoire, associée au mécanisme qui fera toute la valeur de l’invention : des moyens inhibiteurs qui interdisent l’écriture dans la mémoire et la lecture des informations sans code secret. La carte en plastique arrive en 1975. Une quarantaine de brevets suivront. C’est ce portefeuille, et non un produit, que Moreno exploite pendant une vingtaine d’années.
Une paternité contestée, validée par les tribunaux
À partir de la fin des années 1970, des moyens considérables sont déployés par des industriels de l’électronique, parmi lesquels Philips et Siemens, pour tenter de faire annuler ces brevets. Sans succès. La paternité de l’invention est elle-même contestée à plusieurs reprises, et les tribunaux donnent chaque fois raison à Moreno et à Innovatron. Pour un inventeur isolé, la défense judiciaire n’est pas l’accessoire du brevet : elle en est la condition d’existence.
Ce que la légende omet
Deux nuances s’imposent. La première tient à la paternité, que les historiens des techniques continuent de discuter : dès septembre 1968, les Allemands Helmut Gröttrup et Jürgen Dethloff déposent en Autriche un brevet de carte automatique qui ne leur sera délivré qu’en 1982, et le Japonais Kunitaka Arimura dépose en mars 1970. Surtout, la carte bancaire que nous utilisons aujourd’hui ne doit pas son architecture à Moreno : c’est Michel Ugon, chez CII Honeywell Bull, qui dépose en août 1977 le brevet CP8 de la carte à microprocesseur. Moreno a inventé, et surtout protégé, la carte à mémoire.
La seconde nuance porte sur le rendement. Cent cinquante millions d’euros, c’est considérable pour une société qui ne vendait que des idées, et peu au regard de l’industrie née de l’invention. Les brevets de 1974 et 1975 entrent progressivement dans le domaine public entre 1994 et 1998 selon les sources, et c’est après cette expiration que la carte à puce s’est diffusée massivement dans le monde. Moreno a capté une fraction de la valeur qu’il avait créée, parce que ses titres expiraient au moment précis où le marché mondial décollait.
Ce que les dirigeants doivent en retenir
Trois enseignements se dégagent de ce parcours. D’abord, l’actif qui rapporte n’est pas toujours le produit : une entreprise sans usine peut vivre vingt ans d’un portefeuille de titres, à condition d’avoir déposé avant d’avoir fabriqué. Ensuite, un brevet non défendu ne vaut rien ; la ligne contentieux fait partie du coût réel de l’innovation. Enfin, la durée de protection est une donnée stratégique, pas une formalité juridique : si votre marché met une génération à se former, votre monopole sera éteint le jour où il deviendra enfin rentable.
Combien de vos innovations en cours seront encore protégées le jour où leur marché existera vraiment ?










