Il a été coursier dans les couloirs de L’Express et pigiste à Détective. Pas de diplôme d’ingénieur, pas de laboratoire, une fac abandonnée au bout d’un an. Et pourtant, pendant plus de vingt ans, le brevet qu’il dépose en 1974 et la quarantaine qui suivra ont nourri son entreprise et résisté à toutes les contestations portées devant les tribunaux.
Roland Moreno, né au Caire le 11 juin 1945 et mort à Paris le 29 avril 2012, n’a jamais construit d’usine. Il a construit un titre de propriété. En 1972, il crée l’association Innovatron, transformée ensuite en société avec un objet social désarmant : vendre des idées. Le 25 mars 1974, il dépose à l’INPI le brevet FR7410191, un « procédé et dispositif de commande électronique » qui protège une mémoire portable capable de vérifier un code secret et de se verrouiller après des erreurs répétées. Une quarantaine de brevets suivront.
Une bague avant la carte
L’objet du premier dépôt n’était pas une carte : c’était une bague à puce. La forme plastique que vous avez dans votre poche n’arrive qu’en 1975. Le détail compte, parce qu’il dit où se trouvait la valeur : pas dans le support, dans le mécanisme de sécurité.
Un brevet attaqué, jamais annulé
La paternité de l’invention est contestée à plusieurs reprises et les brevets d’Innovatron sont portés devant les tribunaux. Les juges donnent chaque fois raison à Moreno et à sa société : aucune de ces procédures n’aboutit à une annulation. Avant que les brevets de première génération ne tombent dans le domaine public en 1998, la carte à puce aura rapporté l’équivalent de 150 millions d’euros de redevances, sans une seule ligne de production.
La nuance
Moreno n’a pas inventé l’idée. Dès septembre 1968, puis en 1969, les ingénieurs allemands Helmut Gröttrup et Jürgen Dethloff déposaient des brevets sur un circuit d’identification embarqué, en Autriche d’abord, puis aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Allemagne. Ce que Moreno a fait mieux que tous les autres, c’est protéger, étendre et défendre. Second correctif, utile : les sources divergent sur ce que recouvrent ces 150 millions. La plupart y voient les redevances encaissées par Innovatron, d’autres un gain personnel. Moreno lui-même a présenté le chiffre tantôt comme celui de sa société, tantôt comme le sien, tout en affirmant qu’il n’était pas devenu millionnaire et qu’il vivait d’un salaire confortable, sans ostentation.
Ce que les dirigeants doivent en retenir
Trois choses. D’abord, l’actif qui dure n’est pas toujours le produit : c’est le titre qui l’entoure, et il se construit avant la mise sur le marché, pas après. Ensuite, un brevet ne vaut que ce que vous êtes prêt à dépenser pour le défendre. Moreno a tenu parce qu’il avait les moyens juridiques de défendre son titre, procédure après procédure, pendant des années. La ligne budgétaire consacrée au contentieux de propriété industrielle n’est pas un coût : c’est la prime d’assurance de la rente. Enfin, cette rente a une date de péremption. Vingt ans après chaque dépôt, elle s’arrête net, et ce sont les industriels, pas l’inventeur, qui captent la valeur d’après.
Dans votre entreprise, qui sait exactement ce que protègent vos brevets, et combien d’années il leur reste à courir ?










