Roland Moreno : l’autodidacte qui a fait payer les géants

Roland Moreno, inventeur de la carte à puce

Plus d’une centaine de constructeurs ont fabriqué des cartes à puce sous licence. Ils payaient tous le même homme : un autodidacte qui avait abandonné l’université au bout d’un an et n’avait aucun diplôme d’ingénieur. Roland Moreno n’a jamais possédé d’usine. Il possédait des brevets, et il les a défendus.

Né au Caire le 11 juin 1945, mort à Paris le 29 avril 2012, Moreno n’a rien du profil attendu d’un inventeur industriel. Bachelier, il quitte les études après une année à la Sorbonne. En mars 1972, il crée Innovatron, d’abord en association puis en société dès le mois de juillet, pour vendre des idées. L’entreprise n’a ni atelier ni catalogue : elle a des titres de propriété industrielle.

Le 25 mars 1974, il dépose à l’INPI le brevet FR 74 10191. Le document ne décrit pas une carte mais un objet portatif à mémoire, une bague, assorti de moyens d’inhibition interdisant de lire ou de réécrire librement le contenu. Les certificats d’addition de mars et mai 1975 y ajoutent ce qui fera toute la valeur de l’invention : la comparaison du code confidentiel à l’intérieur de la puce et un compteur d’erreurs qui la neutralise après plusieurs codes faux. La carte en plastique arrive la même année, puis une quarantaine de brevets dérivés. Le grand public découvrira le principe en 1983, avec la Télécarte.

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Le portefeuille valait plus que l’usine

Innovatron n’a jamais produit en série : elle a concédé des licences. Les redevances ont rapporté l’équivalent de 150 millions d’euros, un ordre de grandeur que Moreno avançait lui-même et que reprennent ses biographies. Cette rente a été attaquée : à partir de la fin des années 1970, des industriels de l’électronique déploient des moyens considérables pour tenter de faire annuler ses brevets, sans succès. La paternité de l’invention est elle-même contestée à plusieurs reprises, notamment par un ingénieur du CNET qui affirmait s’être fait voler son idée en 1973. Les tribunaux donnent chaque fois raison à Moreno et à Innovatron : des actions en annulation et des contestations rejetées, non des condamnations. Pour un inventeur isolé, la défense judiciaire n’est pas l’accessoire du brevet, elle en est la condition d’existence.

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Ce que la légende omet

Deux nuances s’imposent. La première : Moreno n’était pas seul sur la ligne de départ. Dès 1968, les Allemands Helmut Gröttrup et Jürgen Dethloff déposent un brevet de carte automatique, qui ne leur sera délivré qu’en 1982. Et la carte bancaire que nous utilisons aujourd’hui ne descend pas de la carte à mémoire : c’est Michel Ugon, chez CII Honeywell Bull, qui dépose en août 1977 le brevet CP8, celui de la carte à microprocesseur.

La seconde nuance porte sur le rendement. Les brevets de base tombent dans le domaine public entre 1994 et 1998 selon les sources, et c’est après cette expiration que la carte à puce est devenue un marché mondial de masse. Cent cinquante millions d’euros, c’est considérable pour une société qui ne vendait que des idées. C’est une fraction de la valeur née de l’invention. Moreno a eu raison trop tôt.

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Ce que les dirigeants doivent en retenir

Trois enseignements. L’actif qui rapporte n’est pas toujours le produit : on peut vivre vingt ans d’un portefeuille de titres, à condition d’avoir déposé avant d’avoir fabriqué. Un brevet non défendu ne vaut rien : la ligne contentieux fait partie du coût réel de l’innovation, et Innovatron a tenu parce qu’elle a plaidé. Enfin, la durée de protection est une donnée stratégique : si votre marché met une génération à se former, votre monopole s’éteindra l’année où il devenait rentable. Moreno l’avait anticipé en préparant le sans contact avec la RATP, qui a alimenté les redevances d’Innovatron bien après l’expiration des brevets de 1974.

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Nadia Le Brun

Rédactrice spécialisée en économie et entrepreneuriat, Nadia décrypte l’actualité des entreprises, des dirigeants et des grandes fortunes. Elle met en lumière les tendances qui façonnent le monde des affaires et l’investissement.
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