Le 11 avril 1945, Buchenwald est libéré. Parmi les détenus, un homme de 53 ans : la diphtérie contractée au camp le laissera paralysé jusqu’en 1953. Ses usines, il ne les possède plus depuis 1936 : l’État les a nationalisées. Il s’appelle Marcel Bloch et il a été déporté en août 1944, après avoir refusé de mettre son savoir-faire au service de l’aviation allemande. Moins de quatre ans plus tard, le 28 février 1949, un prototype décolle de Melun-Villaroche : le MD 450 Ouragan, premier avion de chasse à réaction de conception française construit en série. Il porte un autre nom, Dassault.
Les faits, dans l’ordre
Né en janvier 1892 à Paris, Marcel Bloch sort diplômé de l’École supérieure d’aéronautique en 1913, dans les toutes premières promotions d’ingénieurs aéronautiques françaises. Sa première réussite industrielle est une hélice, l’Éclair, adoptée sur des appareils de combat pendant la Grande Guerre, puis le chasseur SEA 4. En 1936, le Front populaire nationalise l’industrie aéronautique : ses usines lui échappent, il conserve son bureau d’études et crée en décembre 1936 la Société anonyme des avions Marcel Bloch.
Arrêté sous l’Occupation, il est interné au fort Montluc à Lyon, transféré à Drancy, puis déporté en août 1944 à Buchenwald. Là, selon l’Association française Buchenwald Dora et kommandos, des représentants des ministères allemands de l’Air et du Travail lui proposent de diriger une usine. Il refuse une seconde fois. À la libération du camp, il est à ce point diminué qu’il peut à peine marcher.
Ce qu’il reconstruit, et avec quoi
Il ne récupère ni chaîne de montage ni carnet de commandes. Il reprend un bureau d’études. Le 6 juillet 1947, à Mérignac, le MD 315 Flamant, un bimoteur de liaison, effectue son premier vol : c’est le premier appareil de la maison relancée sous le nom d’Avions Marcel Dassault. Le patronyme vient de « Chardasso », pseudonyme de résistance de son frère, le général Darius Paul Bloch. Marcel Bloch obtient en 1946 de s’appeler Bloch-Dassault, puis Dassault en 1949. Moins de vingt mois après le Flamant, l’Ouragan volait, piloté par Constantin « Kostia » Rozanoff.
Ce que les dirigeants doivent en retenir
La nuance compte, et elle est rarement racontée. Cette remontée n’est pas le fait d’un homme seul contre le marché : elle épouse un cycle de réarmement financé par de l’argent public. L’Ouragan n’entre en service qu’en novembre 1952, à la 12e escadre de chasse de Cambrai, soit près de quatre ans après son premier vol, et 185 des appareils livrés l’ont été grâce à l’aide militaire américaine, selon Dassault Aviation. Les chiffres de production totale divergent d’une source à l’autre : nous ne les citons pas. Le talent a trouvé un client solvable au bon moment, et cela fait partie de l’histoire.
Reste l’enseignement, très concret pour un COMEX. Ce qui a survécu à la guerre chez Marcel Dassault n’était ni un actif, ni une usine, ni un carnet de commandes : c’était une équipe capable de concevoir. Un site industriel détruit se reconstruit en années ; une compétence collective dispersée ne se rachète pas. La plupart des plans de continuité protègent les murs, les données et les assurances. Peu cartographient les dix personnes sans lesquelles le savoir-faire s’évapore.
Si vos locaux et vos machines disparaissaient ce trimestre, combien de temps votre équipe mettrait-elle à refaire ce qu’elle sait faire ? Et combien de ces personnes seront encore chez vous dans deux ans ?







