Patrick Pouyanné a annoncé, le 14 septembre à Paris, son intention de porter les investissements de TotalEnergies en Irak de 12 à environ 16 milliards de dollars. La déclaration a été faite en marge de la visite officielle du Premier ministre irakien Ali Falih al-Zaidi, reçu à l’Élysée par Emmanuel Macron pour son premier déplacement européen depuis sa prise de fonctions. Une précision s’impose d’emblée : il s’agit d’une intention, pas d’une décision d’investissement. Aucun calendrier ni montant engagé n’a été annoncé, et l’information a d’abord été relayée par les services du Premier ministre irakien.
Le contexte lui donne son relief. Depuis les frappes américano-israéliennes sur l’Iran du 28 février 2026, le détroit d’Ormuz est perturbé de façon continue : fermé de fait à partir du début mars, il n’a rouvert que partiellement. Les exportations maritimes irakiennes sont tombées à 260 000 barils par jour en mai, soit 8 % de la moyenne de 2025, selon Vortexa — le pays en exportait environ 3,3 millions par les terminaux du Golfe avant la crise. Elles sont depuis remontées entre 2 et 2,2 millions de barils par jour en août, sans retrouver leur niveau d’avant-guerre. Paris et Bagdad ont profité de la visite pour plaider ensemble une « diversification des routes d’exportation » régionales, et ont signé une feuille de route stratégique relative à l’acquisition d’équipements militaires français.
L’Irak n’est pas la route alternative : c’est le pays le plus exposé
C’est le point que l’annonce ne doit pas faire oublier. Environ 93 % des exportations pétrolières irakiennes transitent habituellement par les terminaux du Golfe et donc par Ormuz, et les recettes pétrolières représentent environ 90 % du budget fédéral. Les routes de contournement restent théoriques : l’oléoduc Kirkouk-Ceyhan affiche une capacité nominale de 1,5 à 1,6 million de barils par jour, mais n’a acheminé que 170 000 à 220 000 barils réels, et surtout aucune liaison en service ne permet aujourd’hui de remonter le brut du sud vers le nord — le tube stratégique construit en 1975 est hors d’usage, et les tracés de substitution en sont au stade des études de faisabilité. Le Washington Institute rappelait le 18 août que les obstacles sont politiques, bureaucratiques, sécuritaires et financiers. Investir en Irak en 2026, ce n’est donc pas se placer sur la route de secours, c’est renforcer sa position sur le maillon le plus vulnérable.
Ce que TotalEnergies achète réellement
Le cœur de la présence du groupe est le Gas Growth Integrated Project, un programme chiffré à 27 milliards de dollars à terme — dont une dizaine sur la première phase — détenu à 45 % par TotalEnergies, 30 % par Basra Oil Company et 25 % par QatarEnergy. Il combine la récupération du gaz aujourd’hui brûlé sur trois champs du sud pour alimenter des centrales électriques, le redéveloppement du champ de Ratawi, un parc solaire de 1 GWac (1,25 GWc) et une unité de traitement d’eau de mer. Trois de ces quatre volets — gaz, solaire, eau — servent le marché intérieur irakien ; seul le pétrole de Ratawi, dont la capacité est visée à 210 000 barils par jour en 2028, est destiné à l’export. La logique n’est pas de parier sur un détroit : elle est de se positionner sur une demande domestique captive, que le blocage d’Ormuz n’atteint pas.
Ce que les dirigeants doivent en retenir
La nuance mérite d’être posée : Ali Falih al-Zaidi a affiché un objectif de 10 millions de barils par jour de capacité en cinq ans, quand la production irakienne est tombée entre 1,3 et 1,8 million selon les sources au printemps, avant de se redresser autour de 3,4 millions en août. L’écart reste considérable, et les 4 milliards supplémentaires n’ont reçu aucune validation formelle. Nous y voyons surtout une grille de lecture réutilisable : distinguez votre exposition à une route de votre exposition à un marché. Une géographie peut devenir dangereuse à traverser tout en restant rentable à servir. Avant d’arbitrer un retrait, vérifiez laquelle des deux est réellement menacée.




