Il débarque à Montpellier en 1969 avec 200 francs en poche et pas un mot de français. Cinquante-sept ans plus tard, le groupe qu’il a bâti affiche un chiffre d’affaires record de 5,942 milliards d’euros sur l’exercice clos le 31 août 2025, contre 5,452 milliards un an plus tôt. Mohed Altrad, né dans une tribu bédouine près de Raqqa, en Syrie, préside aujourd’hui un ensemble de près de 64 500 collaborateurs présent dans 51 pays.
Du refus de l’école au rachat d’un actif en faillite
Sa mère meurt alors qu’il est très jeune et il est confié à ses grands-parents. Sa grand-mère s’oppose à ce qu’il aille à l’école : il apprend à lire seul, s’accroche, décroche son baccalauréat à 17 ans et obtient une bourse de l’État syrien pour la France. Suivront des études de mathématiques et de physique à Montpellier, puis un doctorat en informatique.
Le vrai point de bascule n’est pourtant pas une création d’entreprise : c’est un rachat. En 1985, avec son associé Richard Alcock, il reprend Mefran, un fabricant d’échafaudages du sud de la France en grande difficulté. Cette société devient le socle du groupe Altrad, qui grandit ensuite par acquisitions successives et opère un glissement décisif vers les services à l’industrie, qui représentent aujourd’hui 85,5 % de son activité. En 2015, Mohed Altrad devient le premier Français sacré Entrepreneur mondial de l’année par EY.
La nuance : une réussite qui n’efface pas les procédures
Nous ne racontons pas ici un conte. Le 13 décembre 2022, Mohed Altrad a été condamné en première instance dans l’affaire de corruption du rugby français à 18 mois de prison avec sursis, 50 000 euros d’amende et deux ans d’inéligibilité. Il a fait appel : ce jugement n’est donc pas définitif, et le procès en appel, aux côtés de Bernard Laporte, initialement prévu en septembre 2026, a été repoussé à mars 2027. Par ailleurs, une enquête préliminaire du Parquet national financier, révélée fin juin 2026, vise le groupe et son fondateur pour soupçons de fraude fiscale aggravée et de blanchiment de fraude fiscale aggravée en bande organisée, l’administration fiscale réclamant 331 millions d’euros au titre des exercices 2018 à 2024. À ce stade, il s’agit d’une mise en cause : aucune culpabilité définitive n’est établie et la présomption d’innocence s’applique pleinement.
Ce que les dirigeants doivent en retenir
Trois enseignements pour un COMEX. D’abord, reprendre un actif industriel dévalorisé peut valoir mieux que partir d’une page blanche : le marché existe déjà, le savoir-faire aussi, il reste à discipliner l’exécution et à tenir la marge. Ensuite, la croissance externe ne crée de la valeur que si elle sert un repositionnement assumé : Altrad n’a pas empilé des échafaudages, le groupe a basculé vers des services récurrents à l’industrie, moins cycliques et mieux valorisés.
Enfin, une trajectoire personnelle remarquable ne dispense d’aucun contrôle interne. Plus la réussite devient un symbole, plus la gouvernance doit être verrouillée : c’est précisément quand une entreprise incarne une histoire qu’un dossier judiciaire, même non définitif, pèse sur sa signature commerciale, ses financements et ses partenariats. La performance et la conformité ne sont pas deux sujets séparés, elles se paient sur la même ligne.

