Mohed Altrad a construit, à partir d’une fabrique d’échafaudages en faillite rachetée pour un franc symbolique en 1985, un groupe qui a réalisé 5,942 milliards d’euros de chiffre d’affaires sur l’exercice clos le 31 août 2025. Un record, présenté le 17 décembre 2025, contre 5,45 milliards un an plus tôt.
Le reste du tableau est du même ordre : 748 millions d’euros d’EBITDA, 1,137 milliard de fonds propres, 65 000 salariés dans 51 pays et un carnet de commandes de 6 milliards. Les services à l’industrie représentent désormais 86 % de l’activité, l’équipement et le matériel le solde. Le groupe, qui a fêté ses quarante ans en 2025, reste contrôlé par son fondateur.
Comment Mohed Altrad est-il passé d’une tente bédouine à 5,9 milliards d’euros ?
Le point de départ tient en une image : un enfant né dans une tribu bédouine du désert syrien, à une date que personne n’a jamais consignée. Lui-même a retenu 1948 en arrivant en France, faute de mieux. Sa mère meurt dans sa petite enfance, son père ne le reconnaît pas, et il est élevé par sa grand-mère.
Contrairement à ce qu’on lit souvent, il n’a pas appris seul. Sa grand-mère lui interdit l’école, jugeant qu’un berger n’a pas besoin de livres : il s’y rend quand même, en partant avant son réveil, pieds nus à travers les dunes, raconte Forbes. Il décroche son baccalauréat, premier de sa région selon le même récit, puis une bourse pour la France. Montpellier en 1969, puis un doctorat d’informatique à l’université Paris-VIII. Suivent quatre années aux Émirats, à la compagnie pétrolière nationale d’Abou Dabi, et une première société informatique cofondée avec un associé, FIET, revendue au groupe Matra.
En 1985, un voisin de Florensac, dans l’Hérault, lui parle d’un fabricant d’échafaudages qui coule : Méfran. Il l’achète avec Richard Alcock, un associé britannique rencontré à Abou Dabi, pour un franc symbolique et la reprise du passif. Il ne connaissait pas le métier.
Quelle est la méthode de croissance de Mohed Altrad ?
Une seule, répétée pendant quarante ans : l’acquisition. Belle Group en 2008, Hertel en 2015, Cape en 2017, Endel racheté à Engie en 2022. Chaque opération déplace le centre de gravité du groupe, du matériel de chantier vers les services industriels : maintenance, échafaudage, isolation, arrêts de sites. Les services à l’industrie pèsent aujourd’hui 86 % du chiffre d’affaires, contre 81 % sur l’exercice 2018. Le financement suit la même logique : 1,25 milliard d’euros d’obligations émises en juin 2025.
Ce que les dirigeants doivent en retenir
La nuance est lourde, et nous ne l’écartons pas. Le 13 décembre 2022, le tribunal correctionnel de Paris a prononcé à l’encontre de Mohed Altrad une peine de 18 mois de prison avec sursis, 50 000 euros d’amende et deux ans d’inéligibilité, dans le dossier de corruption visant l’ancien président de la Fédération française de rugby. Il a fait appel : ce jugement de première instance n’est pas définitif, et le procès en appel se tient du 9 au 25 septembre 2026 devant la cour d’appel de Paris. Par ailleurs, le Parquet national financier a confirmé le 22 juin 2026 l’ouverture d’une enquête préliminaire visant le groupe, des chefs de fraude fiscale aggravée et de blanchiment de fraude fiscale aggravée en bande organisée, après une plainte de l’administration fiscale déposée mi-avril 2026 ; l’administration fiscale réclame environ 331 millions d’euros d’arriérés au titre de la période 2018-2024. Une enquête préliminaire n’est ni une mise en examen ni une condamnation, et la présomption d’innocence s’applique pleinement.
La leçon opérationnelle reste : un actif industriel donné pour mort peut devenir une plateforme de consolidation, à condition d’acheter le marché plutôt que d’attendre son retournement. La leçon de gouvernance, elle, s’écrira en septembre.



