Écarté du Club Med en 1997, lâché par la place de Paris : onze ans plus tard, Serge Trigano créait Mama Shelter, qu’Accor a fini par racheter en totalité

Serge Trigano, fondateur de Mama Shelter et ancien président du Club Méditerranée

En 1997, Serge Trigano est écarté de la direction du Club Méditerranée par les actionnaires, dont la famille Agnelli, après un exercice 1996 lourdement déficitaire. Philippe Bourguignon le remplace. Onze ans plus tard, il ouvre son premier hôtel à Paris. En 2021, Accor rachète la marque en totalité. Entre les deux, un long refus des financiers, qu’il résume d’une phrase donnée à Bpifrance Big Media : « J’ai été rejeté par les gens de la place financière parisienne. »

Ce qui s’est réellement passé

Le récit courant veut qu’il ait été chassé de l’entreprise fondée par son père. La réalité est plus précise, et elle compte : le Club Méditerranée a été créé en 1950 par le Belge Gérard Blitz. Gilbert Trigano, que l’on présente souvent comme cofondateur, en fut d’abord le fournisseur de tentes, avant d’en devenir le directeur financier en 1953, puis le dirigeant, de 1963 à 1993. Serge Trigano, entré à la direction générale en 1989, lui succède à la présidence en 1993, avant d’être écarté de la direction quatre ans plus tard, en février 1997 ; il conserve encore quelques mois la présidence du conseil de surveillance, puis démissionne. Suivent des années difficiles, jusqu’à la mort de son père, le 4 février 2001.

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La reconstruction, hors du périmètre qui l’avait exclu

Le premier Mama Shelter ouvre en 2008 rue de Bagnolet, dans le 20e arrondissement de Paris, avec ses fils Benjamin et Jérémie, l’entrepreneur Cyril Aouizerate, le designer Philippe Starck et l’architecte Roland Castro. Le positionnement reprend ce que Serge Trigano connaît du Club Med, le collectif, la table, la fête, mais en ville et dans des quartiers que l’hôtellerie de marque ignorait. Le financement, lui, ne vient pas de la place : après des dizaines de refus bancaires, c’est la Caisse d’Épargne qui suit le projet.

Accor entre au capital en 2014, à hauteur d’un peu plus d’un tiers ; la famille Trigano en conserve alors 38 %. Les sources divergent sur la part exacte prise par Accor à l’entrée, entre 34 et 35 %, et sur l’année du palier suivant à 49 %, situé en 2018 ou en 2019 : nous ne retenons donc pas ces chiffres comme acquis. Le point solide, lui, est recoupé : le groupe est monté progressivement, puis est devenu propriétaire de la totalité du capital fin 2021, la famille conservant encore un an le volet opérationnel avant de se retirer. Les Trigano sont aujourd’hui totalement sortis du capital. La marque est désormais exploitée sous Ennismore, la coentreprise lifestyle dont Accor détient la majorité, et poursuit son développement : Mexico, le lac de Côme et Le Cap figurent parmi les ouvertures annoncées pour 2026.

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Ce que les dirigeants doivent en retenir

La leçon n’est pas celle de la revanche, elle est celle de l’actif transportable. Serge Trigano a perdu une entreprise, pas un métier : l’hospitalité, le sens du collectif, la lecture d’un client. C’est ce capital-là, immatériel et non saisissable par un tour de table, qu’il a redéployé onze ans plus tard, sur un segment et avec une structure de capital que ses anciens actionnaires ne contrôlaient pas.

La nuance s’impose pourtant. Cette reconstruction s’est achevée par une seconde sortie, choisie cette fois, mais qui laisse à Accor une marque que la famille a créée. Et la suite n’est pas écrite : les Trigano ont levé 220 millions d’euros auprès du fonds Atream, annoncés en novembre 2022, pour lancer avec Philippe Starck une nouvelle enseigne économique, Oh Baby, et financer une quinzaine d’établissements. Le premier, initialement annoncé pour fin 2024 ou début 2025, est désormais attendu fin 2027 à Saint-Ouen-sur-Seine. Rebondir a pris onze ans la première fois ; rien n’indique que la seconde soit plus rapide.

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Pour un dirigeant, la question pratique est simple : si vous perdiez demain le contrôle de votre société, que resterait-il qui vous appartienne vraiment ? Une compétence opérationnelle, un réseau de clients, une signature de marque, se reconstituent. Un tour de table, non.

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Nadia Le Brun

Rédactrice spécialisée en économie et entrepreneuriat, Nadia décrypte l’actualité des entreprises, des dirigeants et des grandes fortunes. Elle met en lumière les tendances qui façonnent le monde des affaires et l’investissement.
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