Un dimanche d’avril 1924, à Billund, dans le Jutland, deux petits garçons profitent de la sieste de leurs parents pour allumer le chauffe-colle de l’atelier paternel. Des copeaux prennent feu. Le soir, l’atelier de menuiserie et la maison familiale ont entièrement brûlé. Le père s’appelle Ole Kirk Kristiansen. L’un des deux incendiaires dirigera LEGO.
Les archives du groupe datent l’épisode du dimanche 27 avril 1924 et nomment les deux fils : Karl Georg, né en 1919, et Godtfred, né en juillet 1920. Ce dernier racontera plus tard que sa première contribution à l’entreprise familiale fut de réduire l’atelier en cendres.
Reconstruire plus grand, puis changer de métier
Ole Kirk Kristiansen ne rebâtit pas à l’identique. Il fait construire un atelier et une maison plus vastes que ce qu’il vient de perdre. Le pari se heurte à la Grande Dépression : la chute des prix agricoles ruine sa clientèle paysanne, qui ne peut plus payer ni portes, ni fenêtres, ni cercueils.
Il se replie alors sur ce qui reste vendable, des objets en bois bon marché : escabeaux, planches à repasser, tabourets, pieds de sapin. Puis sur les jouets, dont l’idée lui vient des miniatures de ses propres produits, qu’il fabriquait comme modèles d’atelier. L’entreprise fait remonter cette activité à 1932. Le nom LEGO, contraction du danois « leg godt », bien jouer, sort d’un concours organisé entre ses salariés au milieu des années 1930 : la plupart des récits retiennent 1934, les archives du groupe situent le concours en 1935 et datent l’usage officiel du nom de janvier 1936.
1942 : l’usine, le stock et jusqu’aux plans
Dans la nuit du 20 mars 1942, selon la chronologie officielle de LEGO (d’autres sources écrivent le 22), un court-circuit embrase l’usine de produits en bois. Tout y passe : le stock, les machines, les modèles, les plans. La suite n’est documentée que par les archives du groupe : l’assurance ne couvre ni la perte, ni la reconstruction, et il reçoit des propositions pour rebâtir ailleurs au Danemark. Il choisit de rester à Billund, sauvant les emplois de ses 26 salariés, obtient un prêt de la Vejle Bank et relève sur le même terrain une usine neuve, plus moderne, pensée pour la production en série. La production repart avec elle, en 1943. L’effectif, de 26 personnes au moment du sinistre, atteint 40 dans les deux années qui suivent.
Ce que les dirigeants doivent en retenir
Deux précautions avant d’en faire une fable de la résilience. D’abord, ce n’est pas le feu qui a créé LEGO : c’est la disparition de son marché qui a forcé un menuisier à devenir fabricant de jouets, et c’est un banquier qui a accepté le risque quand l’assurance se dérobait. Le courage individuel n’explique qu’une partie de l’histoire, et elle nous est racontée par l’entreprise elle-même.
Ensuite, la recette a une limite. Le 4 février 1960, un troisième incendie détruit l’entrepôt qui abrite les stocks de jouets en bois. Ole Kirk Kristiansen est mort en mars 1958. Son fils Godtfred, cette fois, ne reconstruit pas : dès le lendemain du sinistre, il renonce au bois et mise tout sur le plastique, qui fera la fortune du groupe. La bonne réponse à un sinistre n’est donc pas toujours de rebâtir plus grand. Parfois, c’est de ne pas rebâtir du tout.
Dans votre entreprise, quel actif détruit demain matin ne mériterait pas d’être remplacé ?




