Il y a cinq ans, votre banque bloquait probablement vos virements vers Coinbase ou Binance. Aujourd’hui, elle vous propose d’acheter du Bitcoin directement depuis votre application mobile. Ce retournement de veste tient avant tout à des intérêts commerciaux : les banques européennes ont compris qu’ignorer les cryptomonnaies revenait à perdre leurs clients les plus jeunes… et les plus rentables. Mais c’est surtout un mariage de raison, la crypto apportant la prochaine révolution des paiements et de l’investissement. S’il faut les intégrer, autant y aller avec des services différents des plateformes d’échange.
De l’achat-vente bien sûr, mais aussi des prêts garantis en crypto, du placement rémunéré et bientôt des conseils personnalisés pour savoir dans quelle crypto investir selon votre profil d’épargnant. C’est ce dernier service qui est le plus délicat pour les banques, car la recherche des cryptos les plus prometteuses parmi les projets émergents exige une vraie expertise (et un vrai sens du web3) qu’elles n’ont pas encore. Voici notre décryptage.
Les banques françaises passent enfin à l’action
BoursoBank
Le signal le plus fort est venu de BoursoBank en mars. La première banque en ligne de France, filiale de Société Générale, permet désormais à ses 7 millions de clients d’investir dans des ETP crypto. Les ETP sont tout simplement des produits financiers régulés qui suivent le cours du Bitcoin ou de l’Ethereum, exactement comme un ETF suit le CAC 40. En réalité, cela s’est fait progressivement. Au début, ils affichaient uniquement les prix, puis ont peu à peu intégré la consultation des comptes crypto dans leur appli. Aujourd’hui, ils permettent enfin l’investissement.
Crédit Agricole
Le Crédit Agricole a mis un pied dans les cryptos avec sa filiale Caceis. Celle-ci est devenue il y a quelques jours la première banque française certifiée MiCA, l’agrément européen pour les services crypto. Concrètement, cela signifie que le Crédit Agricole peut désormais conserver vos cryptos, passer vos ordres d’achat/vente et transférer vos actifs numériques. Le tout dans un cadre totalement régulé. Un virage à 180 degrés pour une banque dont l’ancien dirigeant, Philippe Brassac, déclarait encore en avril que “le bitcoin finirait par tomber à zéro”…
Autres banques en préparation
Les autres groupes bancaires français ont un train de retard. Selon plusieurs sources, Fortuneo, la néobanque du Crédit Mutuel Arkéa, prépare activement le lancement de services crypto pour ses 1,4 million de clients. L’objectif serait de permettre l’achat, la vente et le stockage de cryptomonnaies directement depuis l’application.
Même son de cloche chez BPCE, qui développe une offre crypto via sa filiale technologique Hexarq. Le géant bancaire français ne peut ignorer les chiffres : 34% des Français prévoient d’investir dans les cryptos selon la dernière étude de l’ADAN, contre seulement 22% l’année précédente.
En France, ce passage à l’action s’explique par un constat très simple : les banques voient leurs clients jeunes partir. Et chaque jour, des millions d’euros quittent les comptes bancaires traditionnels pour rejoindre les plateformes crypto. Pour les moins de 35 ans, le phénomène est massif, plus d’un tiers veut investir dans les cryptos selon une étude d’AG2R La Mondiale. Les banques n’ont plus le choix : s’adapter ou voir une génération entière leur échapper !
Les grandes banques européennes créent leurs propres cryptos
Au-delà de la simple distribution, certaines banques vont plus loin en créant leurs propres produits crypto.
La SG et sa crypto calquée sur l’euro
La Société Générale fait figure de pionnière avec SG-Forge, sa filiale dédiée à la blockchain. En 2023, elle a lancé EURCV, le tout premier stablecoin émis par une grande banque européenne. Un stablecoin, c’est une cryptomonnaie dont la valeur reste stable car adossée à l’euro. Imaginez un euro numérique donc, mais émis par votre banque.
Cette innovation n’est pas qu’un gadget. SG-Forge permet déjà d’émettre des obligations tokenisées (des obligations classiques mais sur blockchain) et travaille sur la tokenisation d’actifs financiers. L’objectif est donc rendre les transactions plus rapides, moins chères et accessibles 24h/24, même le week-end.
Le Crédit Agricole et l’euro numérique
Le Crédit Agricole, toujours via sa filiale Caceis, développe aussi des projets ambitieux. La banque collabore avec la Banque Centrale Européenne sur une monnaie numérique interbancaire et explore les solutions de gestion de trésorerie via des fonds tokenisés.
La finance décentralisée (DeFi), autrefois vue comme une menace, devient clairement un terrain d’expérimentation pour les banques traditionnelles. À ce jeu, les banques françaises et suisses semblent avoir une longueur d’avance.
Plusieurs fintechs européennes proposent des solutions clés en main aux banques
Les talents ne sont pas faciles à trouver dans l’industrie crypto. Le principal défi pour les banques n’est pas tant la technologie, mais plutôt l’organisation interne et la formation des équipes. Alors nombre de banques européennes jouent la carte du pragmatisme : s’appuyer sur des spécialistes et leur “louer” infrastructure et experts, moyennant un partage des frais de transaction entre la banque et le prestataire technique.
Bitpanda, le spécialiste européen des cryptos
C’est là qu’intervient Bitpanda, une fintech autrichienne, qui propose ainsi une plateforme clé en main qui permet à n’importe quelle banque de lancer une offre crypto en seulement 12 semaines.
L’exemple le plus parlant est celui de Lydia (devenue Sumeria pour ses services bancaires). Cette fintech française s’est associée à Bitpanda en 2021 pour proposer des cryptos à ses utilisateurs. Résultat : 200 000 clients investissent aujourd’hui via l’application, et les cryptomonnaies représentent la moitié des volumes d’investissement, devant les bonnes vieilles actions en Bourse !
Trade Republic
En Allemagne, les banques sont encore plus avancées. Deutsche Bank travaille certes avec Bitpanda, mais des néobanques comme Trade Republic ont carrément développé leur propre infrastructure crypto. La fintech devenue banque permet d’acheter, vendre et stocker plus de 50 cryptomonnaies.
Pourquoi ce changement d’attitude des banques ?
Chaque matin, les responsables des banques voient dans leurs rapports combien de millions d’euros sortent des comptes bancaires pour aller vers Binance ou Coinbase. Cette hémorragie financière a fini par faire réagir les directions générales. Certaines banques ont d’abord tenté une approche défensive en bloquant les virements vers les exchanges crypto. Mais face à la grogne des clients, elles ont compris qu’il fallait changer de stratégie.
Le signal de BlackRock
L’arrivée de géants américains comme BlackRock a achevé de légitimer le secteur. Le premier gestionnaire d’actifs mondial recommande désormais d’avoir entre 1 et 2% de Bitcoin dans son patrimoine financier. Son ETF Bitcoin lancé aux États-Unis a atteint 50 milliards de dollars d’actifs en un an, un record historique. Quand BlackRock arrive sur un marché, cela signifie qu’il y a une opportunité sérieuse.
Le nouveau réglement MiCA
La réglementation européenne MiCA a aussi joué un rôle crucial. Ce cadre juridique, entré en vigueur en 2024, offre enfin une visibilité claire sur ce qui est autorisé ou non. Les banques peuvent désormais proposer des services crypto en toute sécurité juridique, sans craindre les foudres du régulateur. Pour le client lambda, cette révolution se traduit par des changements très concrets.
Désormais, vous pouvez acheter du Bitcoin ou de l’Ethereum directement depuis votre application bancaire habituelle, sans ouvrir de compte sur une plateforme spécialisée. Avec une banque régulée, vos investissements bénéficient du même niveau de protection que vos autres placements comme l’Or ou les ETF. Les déclarations fiscales sont également simplifiées : la banque vous fournit tous les documents nécessaires.
Cette transformation n’en est qu’à ses débuts. Beaucoup prédisent une finance hybride avec les banques et la crypto. Dans les prochains mois, attendez-vous à voir votre banque vous proposer toujours plus de services : comptes rémunérés en stablecoins, cartes de paiement crypto, conseils personnalisés.
