Entre exigence écologique, efficacité opérationnelle et innovation technologique, Bonature entend réconcilier deux mondes qui peinent encore à travailler ensemble : celui des producteurs locaux et celui de la restauration. Fondée par Agustina et Alexandre, la plateforme B2B propose une nouvelle infrastructure pour simplifier l’approvisionnement en circuit court, sans renoncer à la fiabilité attendue par les professionnels. Dans cet entretien accordé à Décideurs News, les cofondateurs reviennent sur la genèse du projet, leur complémentarité entrepreneuriale, les défis rencontrés et leur vision d’une chaîne alimentaire plus locale, plus transparente et résolument tournée vers l’avenir.
Quel a été le déclic personnel qui vous a donné envie de créer cette plateforme ?
AGUSTINA:
J’étais mentalement prête à identifier un « problème terrain » pouvant être résolu par la technologie. Un changement de contexte personnel et familial a joué un rôle clé : après avoir vécu cinq ans à Mexico City, la deuxième plus grande ville du monde, j’ai passé une grande partie de l’année 2024 dans une zone relativement rurale en France. Ce contraste m’a offert du temps, du calme et surtout une nouvelle capacité d’observation.
En observant le quotidien de plusieurs agriculteurs locaux, j’ai ressenti très fortement cette déconnexion entre des producteurs pourtant proches géographiquement et la difficulté, pour les professionnels comme pour les consommateurs, d’accéder simplement à leurs produits. C’est à ce moment-là qu’a eu lieu le déclic : penser la connectivité comme un levier au service des producteurs locaux.
ALEXANDRE:
L’aventure entrepreneuriale a été pour moi la suite logique de mon parcours, à la fois professionnel et personnel. Après des années dans le développement international B2B, puis une période à parcourir le monde à travers des aventures sportives et multiculturelles, et le retour aux sources avec mon épouse. Une question s’est naturellement posée : et maintenant ?
Dans cette dynamique d’évolution perso et pro, avec l’envie de contribuer à notre manière à quelque chose de plus grand, l’opportunité s’est presque imposée. Mon épouse, à l’origine de cette idée novatrice, s’est appuyée sur moi pour confronter le projet au terrain et valider son réel intérêt. Petit à petit, on a compris qu’on pouvait tenter cette aventure ensemble. Notre complémentarité est devenue une force face aux défis, à l’exigence et à la détermination que cela demande.
La réponse à ce “et maintenant ?” s’est dessinée naturellement pour moi : la prochaine étape serait l’entrepreneuriat. Et à travers cela, j’ai découvert une vraie facilité pour la création de produits technologiques, jusqu’à la naissance de la plateforme Bonature.
Est-ce que vous vous souvenez du moment précis où vous vous êtes dit : “On y va, on se lance” ?
Oui. Après plusieurs mois d’étude du secteur et d’échanges approfondis avec des producteurs et des restaurateurs, nous avons choisi de lancer Bonature sans technologie dans un premier temps, afin de valider le modèle directement sur le terrain en intégrant la logistique en circuit court.
Cette première version, très opérationnelle et presque artisanale, a été déterminante : elle nous a permis d’apprendre énormément et de comprendre finement les besoins du marché. Lors d’un passage dans les Alpes, les échanges avec les restaurateurs ont confirmé l’intérêt réel pour notre solution. Face à cet accueil très positif, la décision de nous lancer s’est imposée comme une évidence.
Avant Bonature, quel était votre rapport à l’agriculture locale et aux producteurs ?
AGUSTINA :
Il était principalement celui d’une consommatrice engagée. Mon souhait de réduire le plastique et de consommer de manière plus responsable m’a naturellement rapprochée du local et du bio.
ALEXANDRE :
Ayant grandi à la campagne, travaillé avec des producteurs lors de jobs d’été et vécu des expériences à l’étranger en woofing, j’ai toujours gardé un lien fort avec le monde agricole. Mes grands-parents, issus de familles d’agriculteurs, ont aussi beaucoup nourri cette sensibilité. Sans forcément le chercher, le lien à la terre a toujours été très présent dans ma vie.
Selon vous, quel est aujourd’hui le principal problème entre producteurs locaux et professionnels de la restauration ?
Le manque de temps et de structure organisationnelle. Les producteurs ne peuvent pas prospecter, livrer et facturer des dizaines de restaurants, tandis que les chefs ne peuvent pas gérer une multiplicité de fournisseurs chaque semaine. Les deux parties souhaitent collaborer, mais l’organisation nécessaire fait souvent défaut.
Pourquoi les circuits courts restent-ils encore compliqués à mettre en place pour les chefs ?
La restauration est un secteur soumis à une forte pression opérationnelle. Ajouter de l’incertitude sur les volumes, les prix, les livraisons ou la facturation devient rapidement difficile à gérer sans un intermédiaire capable de structurer efficacement les échanges.
En quoi Bonature apporte une réponse différente de celle des grossistes traditionnels ?
Bonature a été conçue comme une infrastructure technologique permettant aux professionnels de s’approvisionner localement avec la même simplicité et la même fluidité que pour les filières internationales. Elle se distingue par une transparence totale sur l’origine des produits, le respect de la saisonnalité et une logistique optimisée pour valoriser les circuits courts.
Concrètement, comment fonctionne Bonature au quotidien ?
Bonature s’appuie avant tout sur la technologie. Nous centralisons l’offre des producteurs d’un territoire et la rendons visible en temps réel sur notre plateforme, afin que les restaurateurs aient une information fiable et à jour. Les professionnels passent commande directement en ligne. De notre côté, nous coordonnons avec les producteurs la préparation selon une méthodologie précise, pensée pour éviter les erreurs et les ruptures. Et nous assurons la collecte directement à la ferme pour garantir une livraison le jour même.
Notre rôle est d’assurer une information claire, fiable et disponible à chaque étape, afin que producteurs, restaurateurs et transporteurs travaillent en parfaite coordination.
Qu’est-ce qui fait votre vraie valeur ajoutée par rapport à d’autres plateformes de sourcing local ?
Notre vraie valeur ajoutée repose sur trois piliers complémentaires.
D’abord, notre spécialisation B2B. Nous nous adressons précisément aux professionnels de la restauration, là où les exigences de volume, de régularité et de fiabilité sont les plus fortes. Notre modèle est pensé pour eux.
Ensuite, notre approche “technology first”. La plateforme est le cœur du système : visibilité en temps réel des stocks, centralisation de l’offre, fluidité de commande et qualité de l’information. La technologie structure et sécurise l’ensemble du flux, ce qui rend le sourcing local simple et fiable à grande échelle.
Enfin, la profondeur et l’engagement de l’offre. Aujourd’hui, nous centralisons plus de 1 000 références de produits locaux, et 100 % de nos maraîchers travaillent en bio. Cette exigence permet de proposer aux chefs une offre cohérente, engagée et réellement adaptée à leurs besoins.
Comment sélectionnez-vous vos producteurs partenaires ?
Nous privilégions les structures locales de petite et moyenne taille — maraîchers, GAEC, coopératives et PME — engagées dans des méthodes de production respectueuses des savoir-faire et du territoire. La relation humaine et la confiance constituent le fondement de nos partenariats.
Qu’est-ce que les producteurs vous disent depuis qu’ils travaillent avec Bonature ?
Les producteurs évoquent principalement les nouvelles opportunités de ventes en gros, la réduction des pertes et la visibilité accrue auprès de nouveaux clients professionnels.
Et côté chefs ou restaurateurs, quels retours vous ont le plus marqué ?
Les chefs et restaurateurs mettent en avant la fraîcheur et la qualité constante des produits, ainsi que l’accompagnement personnalisé que nous proposons pour répondre au mieux à leurs besoins.
Est-ce que vous sentez une évolution des mentalités dans la restauration sur ces sujets ?
Oui, et cette dynamique s’accélère. Les consommateurs sont de plus en plus attentifs à la qualité et à l’origine de leur alimentation, ce qui encourage naturellement les restaurants à privilégier les produits locaux. Le local devient à la fois un choix identitaire et un engagement en faveur d’une alimentation plus responsable.
Entre logistique, financement et développement commercial, qu’est-ce qui a été le plus challengeant ?
Le plus difficile a été de comprendre que nous devions externaliser la logistique afin de nous concentrer pleinement sur notre cœur de métier. Ce choix stratégique a transformé une partie importante de nos opérations et constitue aujourd’hui un véritable levier de croissance.
Est-ce qu’il y a eu des moments de doute où vous avez failli arrêter ?
Oui, comme dans tout projet entrepreneurial. Nous avons appris que le doute fait partie du processus et non du verdict final. La complémentarité entre cofondateurs et la conviction que nous répondions à un besoin réel nous ont permis de continuer à avancer malgré les périodes plus complexes.
Où en est Bonature aujourd’hui en termes de développement ?
Nous sommes aujourd’hui solidement implantés localement et préparons le lancement de la version technologique complète de Bonature, sur laquelle nous travaillons intensivement et qui constituera, nous en sommes convaincus, un véritable tournant pour notre croissance.
Quelles sont vos priorités pour les prochaines années ?
Renforcer nos liens locaux, améliorer en continu l’expérience utilisateur et le service client, et assurer la pérennité économique de notre modèle dans un écosystème de collaboration vertueux.
Est-ce que vous ambitionnez de rester très ancrés localement ou de déployer le modèle ailleurs ?
Notre modèle est duplicable et notre ambition est de le déployer progressivement dans toute la France, tout en restant fidèles aux spécificités de chaque territoire et à une logique d’ancrage local forte.
Selon vous, à quoi ressemblera l’approvisionnement alimentaire des restaurants dans 10 ans ?
Nous pensons qu’il sera plus transparent, plus local, plus technologique et plus conscient, et nous souhaitons contribuer activement à cette évolution.
Qu’est-ce que l’entrepreneuriat vous a appris sur vous-mêmes ?
La persévérance, l’humilité et la résilience. L’entrepreneuriat est un véritable chemin de développement personnel qui nous apprend à gérer les hauts et les bas et à renforcer notre capacité à avancer malgré l’incertitude.
Si vous deviez prodiguer un conseil à un entrepreneur qui veut lancer un projet à impact, quel serait-il ?
Croire en son projet tout en répondant aux exigences du marché. Impact et viabilité économique doivent aller de pair : un projet utile doit aussi être solide pour durer.
Et enfin : qu’est-ce que vous aimeriez que les gens retiennent de Bonature ?
Que Bonature n’est pas seulement une plateforme, mais un e-commerce B2B 100 % local : un pont durable entre celles et ceux qui produisent avec exigence et celles et ceux qui cuisinent avec sens.
